La Lys : une rivière discrète, des enjeux bien concrets

La Lys, rivière transfrontalière entre France et Belgique, cumule artificialisation, pollution diffuse et risques de crue. Son bassin de 3 600 km² compte plus de 25 ouvrages impactant la continuité écologique. « Un laboratoire vivant de coopération franco-belge », selon l’ingénieur Jean-Luc Robert (Agence de l’Eau, 2023).

Située entre la France et la Belgique, la Lys n’est ni la plus longue, ni la plus puissante des rivières européennes. Pourtant, elle concentre un certain nombre d’enjeux typiques des petits bassins fortement aménagés : artificialisation ancienne, gouvernance partagée, qualité de l’eau dégradée, résilience climatique à construire. Petit tour d’horizon.

Quelques repères hydrologiques

La Lys prend sa source à Lisbourg (Pas-de-Calais) et rejoint l’Escaut à Gand, en Belgique, après un parcours d’un peu plus de 210 km. Son bassin versant couvre environ 3 600 km², à cheval sur deux pays. Côté français, elle traverse notamment Aire-sur-la-Lys, Merville, Armentières et Comines. Côté belge : Wervik, Courtrai, Deinze.

Son débit moyen à la frontière (Comines) est de l’ordre de 20 m³/s (station Y3302010 – Banque Hydro). Il est cependant très variable selon les saisons et les épisodes pluvieux : la Lys réagit rapidement aux précipitations, du fait de son lit artificialisé et de la faible pente moyenne (< 0,6 ‰ sur la section médiane).

Un cours d’eau parmi les plus aménagés du nord-ouest européen

L’histoire industrielle et agricole du territoire a laissé une empreinte durable sur le fonctionnement hydrologique de la rivière.

La Lys a été canalisée dès le XIXe siècle, élargie, recalibrée, équipée de barrages mobiles et de stations de pompage pour répondre aux besoins de la navigation, du drainage agricole et de la protection contre les inondations. Elle est aujourd’hui ponctuée de plusieurs ouvrages structurants :

  • Barrage de Comines, à la frontière, pour la régulation hydraulique entre la France et la Belgique ;

  • Stations de pompage de Wervik et de Menin, utilisées en période de crue pour évacuer les excédents d’eau vers l’Escaut ;

  • Vannes mobiles et passes à poissons réparties en aval, notamment à Harelbeke (barrage de classe européenne avec clapets automatiques).

Au total, plus de 25 ouvrages impactant la continuité écologique ont été recensés sur le linéaire principal entre Aire-sur-la-Lys et Gand (source : ROE – 2022).

Une gouvernance bicéphale, mais coordonnée

Depuis les années 1990, la Lys fait l’objet d’un effort de coordination transfrontalière. En France, la gestion est structurée autour du SAGE Lys, piloté par le SYMSAGEL, qui regroupe collectivités locales, État, usagers et associations. Côté belge, c’est la VMM (Vlaamse Milieumaatschappij) qui pilote la politique de l’eau, en coordination avec De Vlaamse Waterweg pour la partie navigation.

Des conventions de coopération ont été signées entre autorités françaises et flamandes dès 1994, renouvelées depuis. Une cellule de concertation technique se réunit plusieurs fois par an pour ajuster les niveaux d’eau, les périodes de vidange, les actions en cas de crue ou de sécheresse.

État des lieux : pressions multiples, qualité à améliorer

D’après le dernier rapport de l’Agence de l’Eau Artois-Picardie (SDAGE 2022), plus des deux tiers des masses d’eau du bassin versant de la Lys sont classées en état écologique médiocre ou mauvais. En cause :

  • la pollution diffuse (nitrates, phosphore),

  • les rejets urbains mal maîtrisés,

  • et la morphologie fortement altérée.

Quelques chiffres :

  • Nitrates : entre 25 et 35 mg/l sur la Lawe et la Bourre en moyenne annuelle (seuil de bon état : <18 mg/l).

  • Phosphore total : souvent > 0,4 mg/l en aval d’Armentières (norme DCE : 0,2 mg/l pour rivières lentes).

  • Indice IBGN : inférieur à 10 dans la plupart des stations françaises, indiquant une macrofaune peu diversifiée.

Enjeux actuels de la Lys : mieux anticiper, restaurer, adapter

La gestion de la Lys s’oriente aujourd’hui autour de trois priorités :

  1. Prévention des crues : les inondations de décembre 1999, puis celles de 2002 et 2023 ont montré la vulnérabilité du bassin, notamment en zone périurbaine. Le PAPI Lys amont (2018–2025) prévoit plus de 40 millions d’euros d’investissements, avec des zones d’expansion de crue et des ouvrages de ralentissement dynamique.

  2. Restaurer la continuité écologique : plusieurs seuils sont en cours d’effacement ou d’aménagement (comme à Merville ou à Steenwerck), afin de faciliter la circulation piscicole et le transport sédimentaire.

  3. Améliorer la connaissance hydrologique : des stations de mesure en temps réel ont été installées ces dernières années, complétées par des dispositifs de prévision des débits à 3-5-10 jours via des modèles couplés (pluie-débit, radar, télédétection).

***

La Lys, souvent considérée comme une rivière secondaire, offre en réalité, ainsi que le rappelle l’Agence de l’Eau Artois-Picardie (voir ci-dessous), un concentré des problématiques actuelles de gestion intégrée de l’eau en Europe occidentale : fragmentation institutionnelle, pollution persistante, pression anthropique, adaptation au changement climatique.

« La Lys concentre sur un petit bassin versant tous les défis de la directive cadre sur l’eau : artificialisation, pollution diffuse, inondations, sécheresses. Elle est un laboratoire vivant de coopération franco-belge. »
— Jean-Luc Robert, ingénieur hydrologue, Agence de l’Eau Artois-Picardie (colloque AFEID, 2023)