La Mauritanie concentre l’essentiel de ses eaux de surface sur un fleuve dont les crues naissent à 1 000 km de ses frontières, dans un régime sahélien devenu difficile à lire avec les outils classiques. Analyse technique du système hydrologique mauritanien : genèse des crues du fleuve Sénégal, oueds et lacs de la rive droite, nappes fossiles, et limites d’un réseau d’observation clairsemé face à la non-stationnarité du climat.
La Mauritanie occupe une position hydrologique singulière : un territoire presque intégralement aride, adossé à un fleuve dont les crues se forment à plus de 1 000 kilomètres de ses frontières. Comprendre la ressource hydrique mauritanienne suppose donc de raisonner à trois échelles emboîtées : le bassin transfrontalier du fleuve Sénégal, les bassins versants sahéliens de la rive droite, et les aquifères profonds qui ont longtemps porté l’alimentation en eau de la capitale. À chacune de ces échelles, la variabilité s’accroît et l’observation reste lacunaire. Voici pourquoi, et ce que l’hydrologie moderne peut y changer.
Le régime pluviométrique mauritanien se résume à un gradient nord-sud très marqué et à une unique saison des pluies, l’hivernage. Les précipitations dépendent de la remontée estivale du front intertropical (FIT), qui gouverne la mousson ouest-africaine : quelques dizaines de millimètres par an dans les régions sahariennes du nord, quelques centaines de millimètres dans les régions sahéliennes du sud, concentrés pour l’essentiel entre juillet et octobre. La conséquence hydrologique est directe : la quasi-totalité des écoulements de surface se produit en quelques semaines, sur des sols dégradés à faible capacité d’infiltration.
La variance interannuelle constitue la seconde signature du régime, et la plus redoutable pour le gestionnaire. Les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 ont durablement marqué les chroniques ouest-africaines, au point que les hydrologues du Sahel décrivent depuis un paradoxe bien documenté : dans plusieurs bassins, les coefficients de ruissellement ont augmenté malgré la baisse des pluies, sous l’effet de l’encroûtement des sols et du recul du couvert végétal. Le ruissellement hortonien, déclenché par l’intensité des averses plutôt que par la saturation des sols, domine la genèse des crues sur les bassins sahéliens. Force est de constater que la relation pluie-débit d’hier ne décrit plus celle d’aujourd’hui : le régime est non stationnaire, et les statistiques calées sur les décennies passées perdent une partie de leur valeur prédictive.
Le fleuve Sénégal illustre un cas d’école d’hydrologie allochtone : les crues qui traversent la Mauritanie naissent dans le massif du Fouta-Djalon, en Guinée. Le Bafing, principale branche mère, y prélève la majeure partie des apports du bassin, complétés par le Bakoye et la Falémé. L’onde de crue se propage vers l’aval au fil de l’hivernage, atteint la station de référence de Bakel, puis déroule sur plusieurs semaines la vallée alluviale qui sépare la Mauritanie du Sénégal. Le régime est de type tropical : une crue annuelle d’hivernage, un étiage sévère le reste de l’année, et une amplitude interannuelle considérable.
Deux ouvrages structurent aujourd’hui ce régime, et donc l’hydrologie de la rive droite mauritanienne. Le barrage de Manantali, sur le Bafing au Mali, écrête les crues, soutient les étiages et produit une hydroélectricité partagée entre les États membres de l’OMVS (Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal). Le barrage anti-sel de Diama, à l’embouchure, bloque l’intrusion saline qui remontait autrefois loin dans la vallée, et maintient un plan d’eau permettant l’irrigation du delta. Entre les deux, la gestion de la crue artificielle, ce lâcher calibré destiné à inonder les terres de décrue du walo, constitue l’un des exercices d’hydraulique opérationnelle les plus délicats du bassin : trop faible, la crue artificielle prive les cultivateurs de décrue de leur campagne ; trop forte ou mal datée, la même crue détruit les aménagements qu’un lâcher devait servir.
La crue de 2024, comparable à celle de 1999, a rappelé que l’écrêtement n’abolit pas l’aléa. Les régions mauritaniennes du Guidimakha, du Gorgol, du Brakna et du Trarza ont subi des inondations majeures, avec pertes de récoltes, de bétail et d’habitations. L’événement a également montré la valeur de chaque jour d’anticipation : sur un système où l’onde de crue met des semaines à transiter de Bakel au delta, la prévision hydrologique dispose d’un potentiel de prévenance que peu de bassins offrent, à condition de savoir modéliser la propagation et les apports intermédiaires.
La dynamique sédimentaire complète le tableau, et la crise de l’eau de Nouakchott de l’été 2025 en a fourni une démonstration coûteuse. Une charge en limon d’une ampleur inédite dans les eaux du fleuve a fait chuter la production du système Aftout Es Saheli, qui alimente la capitale depuis la vallée, de 150 000 à environ 50 000 m³ par jour selon le ministère de l’Hydraulique. L’érosion des sols amont, la modification des régimes de crue et la stabilisation des niveaux à l’aval de Diama, favorable à la prolifération du typha, dessinent un système sédimentaire et écologique en déséquilibre, dont la trajectoire dépend directement des régimes d’écoulement.
Les affluents mauritaniens du fleuve, le Gorgol, le Karakoro ou la Ghorfa, relèvent d’une hydrologie sahélienne typique : des oueds intermittents, à réponse rapide et à forte charge solide. Les écoulements se déclenchent en quelques heures après les averses d’hivernage, transitent sur des lits sableux à fortes pertes par infiltration et évaporation, et s’annulent le reste de l’année. Le barrage de Foum Gleita, sur le Gorgol, illustre la stratégie d’aménagement de ces bassins : stocker une crue brève pour irriguer une plaine aval. Le programme national de barrages ruraux poursuit la même logique à plus petite échelle.
Au nord de la vallée, l’hydrologie devient largement endoréique : les écoulements convergent vers des dépressions fermées plutôt que vers le fleuve. Les lacs de R’kiz et d’Aleg, le lac de Mâl, les tamourts et les mares de l’intérieur constituent autant de systèmes à bilan fragile, où l’évaporation, parmi les plus élevées du monde, prélève chaque année une lame d’eau de plusieurs mètres. Le remplissage de ces plans d’eau conditionne pourtant l’abreuvement du bétail, les parcours de transhumance et les cultures de bas-fonds : une hydrologie modeste en volume, mais décisive en usages.
Le sous-sol mauritanien renferme des réserves importantes, mais leur renouvellement est faible à nul : les nappes constituent un capital, non un revenu. La nappe du Trarza, dont le champ captant d’Idini a longtemps alimenté seul Nouakchott, en fournit l’exemple le plus documenté : une ressource pour partie fossile, héritée de périodes plus humides, dont l’exploitation intensive se traduit par des rabattements durables. La bascule de la capitale vers les eaux du fleuve via Aftout Es Saheli a soulagé la nappe, tout en créant une dépendance nouvelle aux conditions hydrologiques de surface, comme l’épisode de 2025 l’a montré. L’arbitrage entre eau de surface et eau souterraine relève donc d’une gestion conjointe, qui suppose de connaître les deux termes du bilan.
Le paradoxe mauritanien tient en une phrase : un pays dont la sécurité hydrique dépend de la lecture fine des écoulements, et dont le réseau de mesure au sol reste parmi les plus clairsemés du monde. Les stations limnimétriques et les jaugeages se concentrent sur l’axe du fleuve, largement sous l’égide de l’OMVS ; les affluents, les oueds et les plans d’eau intérieurs demeurent pour l’essentiel non instrumentés. Les chroniques disponibles sont courtes, lacunaires, et calées sur des périodes climatiques que la non-stationnarité du régime rend peu représentatives. Installer et maintenir des stations physiques dans ces conditions coûte cher, prend des années, et expose les capteurs aux crues mêmes qu’un réseau devrait mesurer.
L’hydrologie spatiale et l’intelligence artificielle changent les termes de cette équation. Les stations virtuelles combinent observations satellitaires, données météorologiques, modèles physiques et apprentissage automatique pour estimer et prévoir débits, hauteurs et volumes en tout point d’un réseau hydrographique digitalisé, sans infrastructure nouvelle. Sur un bassin comme celui du fleuve Sénégal, une telle approche permet de reconstituer des courbes de débits classés sur 5 à 30 ans, de prévoir les débits jusqu’à 15 jours, et de projeter les ressources hydriques disponibles sur 3 à 6 mois, y compris sur les affluents non jaugés. L’altimétrie satellitaire à haute revisite complétera prochainement ce dispositif : la constellation REVALTO (REvisiting ALTimetry hydrOlogy), dont le démonstrateur est développé par BWI dans le cadre d’un contrat pour le CNES (Centre National d’Etudes Spatiales), l’agence spatiale française, mesurera chaque jour, à partir de 2028, la hauteur d’eau de 20 000 points d’intérêt répartis sur le globe, fleuve, retenues, lacs et zones humides mauritaniens compris.
Pour un bassin partagé entre quatre États, la valeur d’un référentiel hydrologique unique dépasse la seule technique. Des données produites par des modèles hétérogènes ne se comparent pas ; un référentiel commun, calé sur les mêmes chroniques et les mêmes méthodes, éclaire au contraire la gestion coordonnée des lâchers de Manantali, l’exploitation de Diama et la négociation entre États riverains. Selon moi, la digitalisation des bassins versants mauritaniens constitue à ce titre moins un projet technologique qu’un investissement de gouvernance : donner au pays les moyens de lire son eau, pour mieux la partager, la valoriser et s’en protéger.