La mesure des cours d’eau n’est plus qu’un simple chiffrage technique : c’est un pilier de la souveraineté hydrologique. Ce billet montre comment un recul des jauges actives, concentré sur les régions les plus vulnérables, crée un “schisme hydrométrique” et propose trois leviers concrets pour le réduire : ciblage intelligent des instruments, digitalisation des bassins grâce aux stations virtuelles et à REVALTO, et partenariats Nord‑Sud pour financer et pérenniser cette capacité d’observation.
La mesure des cours d’eau, ou hydrométrie, n’est plus seulement une question technique de chiffrage. L’hydrométrie est un pilier de la souveraineté hydrologique : sans débits fiables, sans séries longues et continues, il devient difficile de prévoir les crues, d’anticiper les sécheresses, de piloter les barrages, de dimensionner les ouvrages et de décider où renaturer, désimperméabiliser, protéger ou stocker.
Le Global Runoff Data Centre (GRDC) demeure la principale référence mondiale pour les données de débit, mais ses propres analyses montrent que ce réseau est aujourd’hui marqué par une inégalité forte et une évolution structurelle : le nombre de jauges actives recule, et la continuité des séries est plus fragile encore dans les régions déjà les plus exposées aux aléas hydro‑climatiques.
Le GRDC compile plusieurs milliers de stations de débit, réparties sur tous les continents, qui servent à la fois les modèles hydrologiques globaux, la validation des satellites et la gestion des grands bassins. Pourtant, une étude de 2024 portant sur la base GRDC montre que le nombre de jauges actives a chuté nettement depuis les années 1980, au point que, dans l’échantillon étudié, seulement 14% des stations de la base GRDC restaient actives à l’horizon 2020.
Ce chiffre ne signifie pas que 86% des stations physique ont disparu du territoire, mais qu’une large proportion des séries de débit n’est plus mise à jour, ou que les sites ont été déclassés, voire oubliés dans les flux de données. Sur un ensemble de 6 015 stations GRDC avec un débit moyen supérieur à 10 m³/s, seules 2 217 continuaient à fournir des séries réactualisées après 2015, et ce nombre poursuit sa baisse après cette date.
En 2022, moins de 1 000 stations GRDC produisaient encore des enregistrements de débit complets, ce qui confirme la raréfaction progressive de l’information à haute fréquence à l’échelle mondiale. La carte de continuité met aussi en lumière une perte plus marquée dans certains grands bassins africains et asiatiques, là où les rivières sont pourtant cruciales pour des populations massives et très exposées aux aléas.
Il faut nuancer : ce 14% porte sur un sous‑ensemble de la base GRDC (stations avec débit moyen > 10 m³/s) et ne reflète pas la situation de chaque pays, ni la totalité des capteurs. Une partie de la baisse apparente peut aussi être liée aux délais de transmission des données, aux contraintes administratives ou aux standards de publication, plus qu’à une suppression purement physique des stations.
Néanmoins, la cohérence des signaux est claire :
Le “schisme” hydrométrique n’est donc pas seulement une opposition Nord‑Sud bien équipé / mal équipé. Il se traduit surtout par une inégalité de capacité à maintenir des observations continues dans le temps, là où la vulnérabilité aux crues, sécheresses et fluctuations extrêmes est pourtant la plus élevée.
Le rapport 2023 de l’OMM indique que 2023 a été la plus sèche année pour les rivières mondiales depuis 33 ans, dans un contexte de cycle hydrologique modifié par le réchauffement climatique.
Cette tendance structurelle frappe particulièrement les économies émergentes et en développement, qui combinent une forte exposition aux aléas hydrologiques et un niveau de capacité d’adaptation souvent limité, en raison de contraintes budgétaires, institutionnelles et techniques.
Les analyses récentes sur le financement de l’adaptation de la Banque mondiale montrent que les pays les plus vulnérables et à faible capacité d’adaptation ont reçu une part relativement modeste des financements climat, alors même que leurs besoins restent très élevés.
Cette situation se traduit par un double paradoxe :
1) les populations les plus exposées doivent faire face à une variabilité plus forte de l’eau,
2) mais elles disposent de moins de moyens pour investir à la fois dans l’instrumentation, la maintenance, les infrastructures de protection et les aménagements de nature (renaturalisation, désimperméabilisation, zones de stockage, corridors écologiques, etc.).
Les capteurs in-situ jouent un rôle majeur, mais ils ne résolvent pas à eux seuls le problème de terrain. Dans de nombreux bassins, la véritable contrainte est la pérennité du site, qui s’évalue suivant la réalité du terrain : accès difficile, coût de la maintenance, risque de coupure électrique ou télécom, vol, vandalisme, ou simple dégradation mécanique.
Il devient donc rationnel de réserver les stations physiques classiques aux points critiques (aval de grands barrages, ouvrages de déversement, sections stratégiques pour les services de prévision), ne serait-ce que pour l’apprentissage des modèles d’IA et la validation des prévisions, et de laisser le spatial et les stations virtuelles couvrir les portions plus exposées aux aléas de terrain. C’est dans ce contexte que la constellation REVALTO prend tout leur sens : REVALTO vise une observation à haute revisite y compris dans les endroits les plus reculés, les plus enclavés, les plus difficiles d’accès – et donc où la maintenance de l’instrument in situ devient le principal point de fragilité.
La deuxième voie est celle de la digitalisation des bassins versants. Plutôt que d’accumuler uniquement des points de mesure physiques, l’objectif est de passer à une logique de bassin simulé, où les stations virtuelles viennent par simulation densifier le maillage d’instruments de mesures physiques, et donc l’intérêt est :
La base RSEG (Remote Sensing‑based Extension of GRDC river discharge time series) montre précisément qu’il est possible de reconstruire des séries de débit pour des stations devenues inactives à partir de largeur et hauteur d’eau mesurées par satellite.
Pour BWI, l’existence de la base RSEG valide l’idée que les stations virtuelles ne sont pas seulement un complément, mais une composante centrale et essentielle de la résilience de l’observation des rivières, surtout là où la continuité des instruments de mesure in situ est elle‑même en déclin.
Déployer de la technologie, aussi hybride soit-elle, ne suffit pas sans volonté et moyens pour coopérer. Le GRDC souligne depuis longtemps que les limites de la donnée mondiale sont aussi institutionnelles, politiques et financières : délais de transmission, fragmentation entre services, absence de standards communs, contraintes de budget.
Les pays les plus vulnérables ont souvent du mal à monter des projets de jaugeage ou d’adaptation finançables, à mobiliser des financements, à construire des partenariats soutenables et à assurer la pérennité des réseaux. Les partenariats Nord‑Sud doivent donc porter à la fois sur :
Ici encore, l’approche “hybride » nous semble être la combinaison gagnante : des réseaux physiques modestes, mais bien ciblés, combinés à une capacité de digitalisation des bassins versants avec une dimension prédictive, de la mesure spatiale, le tout porté par des partenariats concrets de financement et de gouvernance.
La bonne réponse au schisme hydrométrique n’est pas de reproduire aveuglément les modèles de réseaux lourds des pays développés là où la maintenance et le financement sont les vraies contraintes.
L’enjeu est de bâtir une hydrométrie hybride, où :
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Chez BWI, notre mission se résume à accompagner nos bénéficiaires à :
Dans ce cadre, REVALTO, la digitalisation des bassins et les alliances Nord‑Sud ne sont pas trois projets distincts, mais les trois volets d’une stratégie unique pour transformer un déficit de jaugeage en un levier d’adaptation climatique.
